A propos d’une nouvelle publication concernant le Livre d’Heures de Loys van Boghem, maître d’œuvre de l’église de Brou.

 

 

L’édition Picard 2014 du livre de Laurence Ciavaldini-Rivière (plus loin : LCR), intitulé Aux premières heures du monastère de Brou. Un architecte, une reine, un livre, traite d’un petit codex de la bibliothèque du Grand Séminaire de Bruges. Bien commenté, ce livre ne manquera pas d’attirer l’attention aussi bien des amis de la reproduction d’anciens manuscrits illustrés, que de bon nombre des visiteurs du mausolée de Brou, église érigée sur l’ordre de Marguerite d’Autriche (1480-1530) par le maître-maçon Loys van Boghem. Celui-ci fut le premier possesseur du petit codex, cela est certain, mais en a-t-il aussi été le commanditaire ? Ne se pourrait-il pas qu'il fût  plutôt la personne à laquelle l'étrange manuscrit a été dédié  ?  Omission grave, cette importante question  n’a pas été posée par l’auteure de la publication.

 

Le manuscrit, analysé et comparé par elle à d’autres manuscrits illuminés de l’époque, est un livre d’heures ou de prières à l’emploi des laïcs. Il est illustré de miniatures, d’encadrements, de médaillons et de cartouches avec la devise, le nom ou les initiales de son premier propriétaire.  Ces lettres initiales LvB, ou celles de Loys, de sa femme Anne et de leur fils François, donc LAF, sont reliées par un nœud d’amour, comme celles de la haute aristocratie de l’époque. Le codex mesure 165x115 mm  et se compose de 161 feuilles de vélin. Il date de 1526, comme indiqué à deux endroits dans le décor marginal. Dans l’édition de Picard 2014 on trouve (en début du livre) 33 reproductions de pleine page.

 

Laurence Ciavaldini-Rivière est professeur à l’université de Grenoble, maître de conférences en art médiéval et une éminente experte de manuscrits du Moyen Âge et de la Renaissance. Son érudition, ses commentaires et descriptions précises font de cette parution un livre de référence. Pour moi, hélas, il constitue une invitation à y prendre position. Car le contenu contredit ma thèse de doctorat de 2006, publiée (dans sa majeure partie) en 2009 (amélioré en 2010), à savoir Jean Perreals Beitrag zur fürstlichen Memoria in Brou, Stiftung und Grabstätte der Margarethe von Österreich (Traduction : La contribution de Jean Perréal à la mémoire de Brou, fondation et sépulture de Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas), selon laquelle nul autre que ce peintre de cour a été le concepteur de l’église-mausolée de Brou (Bourg-en-Bresse). Par contre, selon LCR, le maître-maçon Loys van Boghem est non seulement le commanditaire du petit codex, mais encore et surtout l’architecte de cette fameuse église de style gothique flamboyant. En effet, les points communs entre ces deux œuvres, si différentes de par leur nature, sont assez frappants.

 

Je me dois de démontrer que malgré son érudition concernant les contributions scientifiques à ce sujet et la haute compétence de ses descriptions, LCR part de prémisses erronées. Au cours de mes propres recherches, j’ai gagné la conviction que Loys van Boghem fut bien le réalisateur, mais non pas le concepteur du mausolée. Comment prévenir que cette nouvelle publication aille encore renforcer la vision de Van Boghem comme architecte ?

 

Essayons de répondre à trois questions engendrées par cette étude concernant le rôle de Loys van Boghem (plus loin : LvB):

 

- Fut-il vraiment le commanditaire de son Livre d’heures ?

- A-t-il personnellement participé à la réalisation du manuscrit ?

- Fut-il l’érudit architecte de l’église de Brou ?

 

Analyse de la première question :

Le manuscrit est personnalisé et porte l’empreinte du maître-maçon. Il n’y a donc pas de raison de douter qu’il lui ait effectivement appartenu, mais peut-on en déduire d’office que Loys van Boghem (LvB) en soit le commanditaire ?  Cette œuvre ne pourrait-elle pas lui avoir été offerte par l’archiduchesse, et alors ce serait elle qui l’aurait fait exécuter ? La devise Jusque a la fin n’aurait alors pas été inventée par le maçon lui-même, mais lui aurait été octroyée par sa patronne dans le but de le motiver à tenir bon, à ne pas se lasser, à terminer son œuvre malgré toutes les difficultés rencontrées au cours de son accomplissement.

 

A cela on va répondre que tel n’est pas possible, que le manuscrit est pourvu à maint endroit du blason de LvB (« bandé d’or et d’azur à huit quintefeuilles »), mais que sur le bord inférieur du folio 22v. on découvre une faute : en-dessous de la miniature de la Visitation les bandes d’or et d’azur de l’écu sont ordonnées en sens inverse par rapport à tous les autres (LCR, p.80). Une telle méprise ne peut être attribuée à un membre de l’aristocratie, et certainement pas à l’archiduchesse ou à un des peintres de sa cour. Mais cette erreur héraldique pourrait s’expliquer de la façon suivante : Initialement ces blasons furent vides. Au moment où le manuscrit fut offert à Loys, qui ne fit pas partie de la noblesse, ils n’étaient pas encore peints, mais seulement dessinés dans leurs contours pour signaler au maître-maçon, avide d’honneurs, quelle récompense l’attendrait s’il parvenait à achever le mausolée de Brou, à savoir son anoblissement.

 

Quant au  ‘paraphe’  ou cryptogramme qui décore le blason doré du frontispice, Van Boghem avait observé que l’élite de la cour signait les contrats en ajoutant une cadelure au nom. Ce ne fut pas seulement un décor, mais en même temps un moyen de prévenir la contre-façon. Ces cadelures furent évidemment liées au nom. Mal interprétées par Van Boghem, celui-ci a ajouté un signe en forme de cadelure au milieu de son nom. Plus tard il apposa le même signe ou paraphe sur son blason, selon l‘habitude des maçons de marquer les pierres qu’ils avaient taillées.  

 

L’initiative d’offrir un manuscrit artistiquement illustré à l’entrepreneur pour l’encourager à poursuivre son œuvre avec diligence peut aussi avoir été prise par le distingué peintre de cour Jean Perréal, alias de Paris. Ces points de vue ébranlent évidemment l’opinion de LCR que le maître-maçon ait commandé et personnalisé lui-même son manuscrit. Tout au plus fut-il celui qui ultérieurement a fait colorer (ou coloré lui-même) le contenu de ses blasons.

 

Analyse de la seconde question.

Van Boghem, a-t-il personnellement, comme l’admet LCR, dessiné les encadrements architecturés des miniatures et les bordures des pages de texte ?

Une des caractéristiques du manuscrit, consiste dans l’alternance ou le côtoiement de deux types d’encadrements, les uns se trouvant dans la tradition gothique, les autres étant inspirés par l’antiquité, donc du type Renaissance. Ce procédé semble être nouveau en Belgique et en Allemagne, mais peut être retracé en France jusqu’en 1510 environ; il serait donc antérieur au livre de van Boghem d’une quinzaine d’années :

 

Vers 1510, l’imprimeur et libraire parisien Gillet Hardouyn imprima un Livre d’heures à l’emploi de Paris, dont les bordures sont remplies de gravures non colorées. Dans ce livre d’heures imprimé on trouve déjà cette alternance de styles. Alors que le frontispice montre une miniature pourvue d’un encadrement traditionnel, plutôt simple, la seconde illustration, représentant un squelette debout, comporte tous les éléments caractérisant les bordures à l’antique du codex de Bruges. Un exemplaire de cet imprimé est conservé à la bibliothèque de Budapest (édition fac-similé, Budapest 1985). Cet exemple mérite d’être évoqué, car dans les bordures, gravées probablement par Jean Pinchore, se rencontrent des motifs surprenants, concordant avec une œuvre extraordinaire et unique, la tenture de la Chasse à la licorne, conservée au Cloisters, le département médiéval du Metropolitan Museum de New York. En 2008, j’ai publié une étude à ce sujet, intitulée  Die spätmittelalterlichen Einhorn-Teppiche in Paris und New York (Les tapisseries à la licorne à Paris et à New York). J’en attribue les dessins à Perréal (alias Jean de Paris). La reproduction par le graveur de certains détails de ces dessins dans l’édition de Gilles Hardouyn montre que le peintre de la cour royale fut impliqué dans la production de ce livre.

 

Le deuxième exemple que j’aimerais citer ce sont les livres de prières de Charles Quint. Jean Perréal, qui fut aussi peintre de cour de Marguerite d’Autriche, peut avoir surveillé la production des livres de prières du neveu de l’archiduchesse, qui assurait son éducation auprès d’elle à Malines. Dans le livre de prières qu’on peut considérer comme le premier qui fut offert au prince (au folio 113v il est représenté en adolescent), datant de l’époque où il fut déjà roi de Castille, donc probablement vers 1516, les miniatures sont encadrées à la manière des retables gothiques en bois, fabriqués en Flandres. Cependant, dans la seconde partie de ce premier livre de prières du prince, on rencontre ici et là des encadrements du genre Renaissance, toujours en bois, sauf quelques exceptions : au folio 191 p. ex., le pigeon, symbolisant l’Esprit Saint, se détache sur un fond rouge dans un retable en trompe-l’œil encadré de malachite ; au folio 245, on découvre un encadrement à l’antique, représentant soit un ouvrage de menuiserie, soit de maçonnerie, lequel se distingue par des encadrements décoratifs à l’antique, tout comme une partie de ceux du livre d’heures de LvB.

 

D’où le maître-maçon aurait-il eu connaissance du marché du livre en France et du dernier cri en matière d’illumination de manuscrits aux Pays-Bas? Certes, il n’est pas impossible qu’il posséda un exemplaire de l’édition de Hardouyn ou un autre de ce genre, ni qu’il ait eu l’occasion de jeter un bref coup d’œil dans le livre de prières de Charles, avant que celui-ci ne fut remis au jeune roi. Mais il n’eut certainement pas la possibilité de le feuilleter, de copier l’un ou l’autre encadrement. Fils d’un maçon et fournisseur de pierres, il est parvenu à porter le commerce de pierres taillées de son père à une hauteur considérable. Il s’est fait maître-maçon et entrepreneur, et fut sans doute un homme énergique, travailleur acharné et artisan avisé. Quant à la capacité inventive et la culture que LCR veut lui attribuer, ces qualités ne s’expliquent pas sans une formation sublime dans ce domaine. Il n’eut aucune occasion d’obtenir l’éducation supérieure ou la formation artistique à la hauteur de ceux qui portaient le titre de « peintre de cour », ce qui mène à la conclusion qu’il ne fut certainement pas « l’architecte de cour »  de Malines, tel qu’admis par LCR. Tout l’éloge attribué par elle à van Boghem revient à un autre personnage.

 

Jean Perréal était non seulement « peintre de cour » de l’archiduchesse, mais en France il jouissait même du statut de « peintre du roi », ce qui signifie qu’il revendiquait le privilège (dont avait joui le peintre Apelles auprès d’Alexandre le Grand) d’être le seul à être autorisé à portraiturer le souverain sur le vif. A Lyon, il fut désigné comme « Monsieur le contrôleur », sans doute parce qu’il contrôla les œuvres des autres artistes et décidait qui eut le mérite de pouvoir porter le titre de maître et qui fut admis dans la guilde des peintres, sculpteurs et verriers, dont il fut un des signataires des statuts. En tout cas, les portes des bibliothèques les plus précieuses lui étaient ouvertes, car il passe aussi pour un maître de l’enluminure. Que l’initiative d’offrir le livre d’heures à LvB ait été la sienne ou celle de la gouvernante des Pays-Bas, tout contribue à permettre de voir en lui, en tant que « peintre de ma Dame », celui qui illustra le livre d’heures en question.

 

Cela se peut, dira-t-on, mais quelles sont les preuves à l’appui ? A juger du calendrier, le livre d’heures (écrit mais pas encore illuminé) proviendrait d’une officine Lyonnaise, comme l’a démontré LCR, et il témoigne de connaissance de l’art italien de l’époque, d’où sa question, si LvB a fait un voyage en Italie. Vu l’implication de celui-ci dans le marché de pierres taillées et ensuite son obligation  de résider en permanence à Brou pour surveiller son chantier (mesure allégée plus tard), cela est peu probable. Quant à Perréal, il eut son lieu de résidence à Lyon, et il participa aux campagnes françaises en Italie, d’où il rapporta tout un « bouquet » fleuri d’idées artistiques et architecturales pour offrir à Marguerite, sa patronne.

 

Au cours de mon investigation sur la vie et l’œuvre de Jean Perréal, j’ai fait de multiples observations et réflexions, retenues dans mes publications parues entre 2003 et 2013. Ici je me borne à en citer deux d’entre-elles (ouvrages hélas non traduits en français) : Die Beziehung des Hofmalers Jean Perreal zu Margarethe von Österreich, ein lyrischer Dyalog (parue en 2003 sous forme de CD, elle sera prochainement rééditée en version imprimée) ainsi que Memorialkult und Kulturtransfer der Renaissance, paru en 2012. (Traduction des deux titres : La relation entre le peintre de cour Jean Perréal et Marguerite d’Autriche, un dialogue lyrique et Le culte de la mémoire et le transfert de la culture de la Renaissance.)

 

Dans les dites publications je porte l’attention sur deux manuscrits Le livre de poésie (Londre, British Library, Stove 955) et La chasse du cerf privé (dernière partie du recueil, Paris, BnF, Ms.fr. 379), que je considère comme holographes de la main de Perréal pour Marguerite d’Autriche. Ici je ne reviens pas sur mes arguments d’attribution, seulement sur les rapports existants avec le livre d’heures brugeois.

 

Dans la Chasse du cerf privé les neuf strophes du poème sont écrites chacune sur un cartouche en forme de tablette romaine (placé en dessous de la miniature, simulant en trompe-l’œil un retable, tout comme dans le livre de prières de Charles, mentionné en haut). On rencontre ces mêmes cartouches dans le livre d’heures de LvB.

 

Dans le Livre de poésie londonien on retrouve de nouveau ces cartouches et, en plus, un tout petit détail peint en trompe-l’œil, la corde qui, tout  comme le clou auquel chacun d’eux est attaché,  semble percer le vélin. Serait-ce un indice pour découvrir le nom caché de son auteur ? Si on remplace (dans ce qui suit) le mot réel par sa traduction espagnole ou anglaise : real, on devine qui est l’auteur de l’un et le peintre de l’autre des deux ouvrages anonymes, à savoir le Livre de poésies et le Livre d’heures: Le clou/la corde perce réellement … donne Perréel  ou Perreal.

 

Et si LCR a sans doute raison de croire que le portrait de profil sur un médaillon, en bas du folio 23, soit celui de Loys van Boghem, on découvre au folio 5v. un autre, lequel nous donne le prénom du dessinateur des encadrements: La miniature montre Saint Jean l’Évangéliste sur l’île de Patmos. Le portrait de face du médaillon, sculpté au tympanon du cadre de cette miniature, peut donc être considéré comme celui d’un personnage au prénom de Jean. A prime abord, vu l’ubiquité de ce nom, cela ne semble pas mener bien loin. Mais tout au contraire, le ‘portrait’ non identifiable d’un personnage au prénom de Jean, lié à la production de ce livre, c’est celui du personnage qui dans une lettre rimée, adressée à Jacques Le Lieur, écrit: « Jean est mon nom, mon surnom Perreal. » (voir Berens, 2007, Herkunft und Identität von Jean Perreal im Lichte der Renaissance-Literatur, p.127 ; traduction du titre : Origine et identité de Jean Perréal à la lumière de la littérature de la Renaissance).

  

Analyse de la troisième question:

On ne peut admettre que l’architecte de l’église soit un autre que celui qui inventa le décor intérieur, ou même les tombeaux, l’autel des Sept joies de la Vierge, etc., car tout se tient : l’endroit de l’emplacement des trois principales sépultures fut projeté d’office, en même temps que le plan définitif de l’ensemble. Ce qui fait le charme de cet endroit sacré, c’est l’harmonie du tout et du détail qui y règne. Et le genre d’éléments décoratifs correspond à celui du codex de LvB.

 

Cette observation autorise à penser que celui qui a dessiné le Livre d’heures de LvB soit aussi le concepteur de l’église de Brou, car le décor maçonné à l’intérieur de celle-ci est très proche de celui des encadrements ; ici et là on rencontre aussi le lac d’amour, reliant de la même façon (dans le codex) les initiales L et B (pour Loys van Bogem) et (dans l’église) M et P (pour Marguerite et Philibert, duc de Savoie). Comme le décor mural à l’intérieur de l’église (achevée en 1532) n’existait probablement pas encore en 1526, il n’a pas pu avoir inspiré le dessinateur des encadrements. La théorie que van Boghem soit l’architecte, étant déjà acceptée par de nombreux experts, il s’ensuit que celui-ci soit considéré comme le dessinateur de son codex et même comme celui qui « conçut la mise en page globale du décor de l’ouvrage » (LCR, p.153). Constatant que « les parentés entre les architectures du manuscrit et de l’architecture bâtie dépassent de loin le cadre de simple ressemblances et montrent une communauté de forme et de facture et une communauté d’esprit », rien d’étonnant que LCR se demande « qui d’autre que Van Boghem eut été capable de reproduire des motifs si proches de la micro-architecture de Brou… ? » (LCR p.199)

 

Se pose alors la question, où réside l’erreur initiale.  L’archiduchesse avait engagé le maître-maçon pour qu’il érige l’église «jouxte le contenu du pourtraict », comme indiqué au premier contrat (publié par Marcus Hörsch). (« Pourtraict » a le sens de dessin ou de plan). Il est vrai qu’elle a demandé un jour au maître maçon de dessiner le plan de l’église, mais là il s’agissait évidemment d’un dessin technique sur la base de l’autre qui lui avait été soumis auparavant, celui de Jean Perréal, que Marguerite avait pleinement approuvé. Van Boghem avait proposé quelques changements, et Perréal souhaita probablement qu’il fasse un plan définitif auquel il devrait se tenir (si celui-là était agréé), pour l’empêcher de faire d’autres changements non prévus au fur et à mesure de l’avancement des travaux de construction.

 

Alors, à qui remonte ce point de vue d’un van Boghem concepteur ou architecte du mausolée de Brou? Il faut retourner au XVIe siècle : Peu après la mort de la fondatrice Marguerite d’Autriche, survenue en 1530, Antoine du Saix, aumônier de Charles, duc de Savoie, a écrit son Blason de Brou (imprimé en 1532), débutant par la question, qui fut l’auteur de cette merveille, et de faire ensuite l’éloge de « Maître Loys » et de sa construction.

 

Peut-être cet éloge fut écrit pour que le vrai auteur se fasse connaître, ou plutôt pour qu’il proteste, car le roi François et son neveu, le duc Charles de Savoie, n’ignoraient sans doute plus que Jean de Paris fût l’auteur des plans. Comme celui-ci avait disparu l’année même de la mort de Marguerite d’Autriche, ils voulurent savoir s’il était encore en vie et retrouver sa trace. Il est à noter qu’Antoine du Saix fut également ambassadeur du duc auprès du roi de France. Il faudrait donc considérer ce poème comme une sorte d’intrique, ou de piège. Le faire imprimer et rendre public par son inscription à l’entrée de l’église, comme prévu, constitua un affront à l’égard du vrai concepteur du mausolée, de sorte qu’on s’attendait à ce qu’il allait se manifester pour redresser l’erreur. Mais, au lieu de signaler la méprise, Jean Perréal resta à l’écart et se tut. L’erreur persista donc, et fut reprise par de nombreux chercheurs, de Jules Baux à Marcus Hörsch.

 

En conclusion, nous pouvons dire que LCR a sans doute raison de constater qu’il existe un rapport « de forme et d’esprit » entre les encadrements peints du manuscrit et l’architecture, surtout du décor intérieur de l’église de Brou. Partant du point de vue erroné que Loys van Boghem soit l’architecte de celle-ci, elle se voit en mesure de lui attribuer aussi les encadrements architecturés des miniatures du codex. L’unité de concept de l’église-mausolée et le rapport existant entre son décor et celui du manuscrit, permettant d’admettre que le tout ait été ordonné par une même personne, rien d’étonnant qu’elle ait identifié cette personne avec le maître-maçon, d’autant plus que celui-là fut le propriétaire du codex portant son empreinte. C’est bien vrai que van Boghem a dirigé les travaux de l’église de 1513 à 1532, de sorte qu’il mérite d’être désigné comme son constructeur. Quant aux projets originaux, ceux-là lui avaient été soumis par la princesse, et l’honneur de les avoir conçus revient à Jean Perréal.  La correspondance concernant cette planification a été rassemblée par moi dans ma publication de 2009/2010, citée au début de ce texte. Ainsi l’admiration de LCR pour le livre d’heures décrite par elle est également à reporter sur le vrai illustrateur du petit codex, Jean Perreal.

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